RETOUR D’EXPÉDITION : « TWO SHADES OF LOBUCHE »

PAYS
NEPAL

SPORT
ALPINISME

ALTITUDE
6120 M & 6065 M

Une montagne népalaise sous plusieurs angles

Cette team 100% féminine a réalisé 2 ascensions sur une même montagne, le Lobuche, au Népal. Une ascension en voie sud et une ascension en voie nord ont été entreprises, une expédition ambitieuse pour Justyne et Coline, qui relaient un message de partage, de motivation et de représentation féminine.

PROJET

Depuis combien de temps pratiquez-vous l’escalade et l’alpinisme ?

Coline : J’ai toujours été baignée dans le milieu montagnard en ayant grandi au refuge du col de la Vanoise, au pied de la Grande Casse. Petite, j’avais des rêves de belles ascensions qui se sont ensuite dissipés au profit de ma réussite scolaire et du développement de centres d’intérêt différents. C’est en arrivant à la fac à l’âge de 16 ans que j’ai renoué avec les sports alpins et c’est à ce moment là que j’ai sérieusement commencé à grimper et à me former en alpinisme.

Justyne : Je n’ai commencé que tardivement car je suis native de la Picardie et je ne suis arrivée en Haute-Savoie qu’en 2009. Je pratique l’escalade depuis 3 ans a peu près et l’alpinisme depuis 2017. À la suite d’un accident de ski lors d’une compétition de ski freestyle en 2015, j’ai dû me rabattre sur une activité moins acrobatique mais d’autant plus prenante. De fil en aiguille, j’ai commencé le ski alpinisme et cela m’a mené à pratiquer la montagne et la haute montagne. En vient la nécessité de m’exercer en escalade sportive pour atteindre les voies et objectifs en montagne ainsi que mes rêves de très haute montagne.

Votre projet était de gravir le Lobuche via 2 ascensions différentes, une en face sud et une en face nord. Pourquoi ce projet et pourquoi cet objectif ?

C : Tout nous est venu très naturellement. L’automne dernier, j’ai proposé à Justyne de monter un projet d’expédition ensemble et elle a tout de suite été partante ! En discutant et en faisant un bilan de nos aspirations communes, l’idée de la répétition du « Quatuor à cordes » est rapidement apparue. On avait également envie d’aller explorer l’inconnu, et aller tenter de répéter une ligne en mixte sur laquelle on ne disposait que de très peu d’informations nous motivait vraiment.
Avec du recul, c’était peut-être ambitieux d’espérer du bon mixte pas trop dur avec ces conditions printanières !

J : Le projet a été amorcé par l’envie de partir en expédition ensemble avec Coline, mais où ? Etant donné que j’étais déjà partie au Népal l’année passée (automne 2021) avec mon copain et que nous avions gravi le Lobuche et arpenté la vallée de l’Everest, ce n’était plus un coin inconnu pour moi et cela pouvait nous apporter du confort pour notre expédition. L’idée de la face sud du Lobuche est venue car des copains et connaissances françaises avaient ouvert une voie (le « Quatuor à corde ») en 2018 et l’idée de faire la première répétition par une cordée féminine était très alléchante. Le projet numéro 1 été monté. Le projet de la face nord est venu dans une suite logique car nous sommes toutes les deux attirées par les faces nord de manière générale. Celle du Lobuche est majoritairement composée d’escalade mixte, de glace et de neige, ce qui nous convenait parfaitement car ce sont nos points forts et c’est un coin qui reste encore inexploré et invaincu jusqu’à présent. Seule une cordée d’Espagnols s’y est déjà aventurée mais s’est conclue par un échec sous le sommet principal.

L’idée de partir à deux nanas et d’effectuer deux ascensions sur une même montagne avec une répétition et une ouverture faisaient rêver et c’était très canon sur le papier. Il y avait un petit côté féministe et « girl power » mais pas seulement, surtout une idée d’accomplissement personnel et un beau voyage à la clé !

Depuis combien de temps aviez-vous planifié cette expédition ?

J : Nous travaillons sur le projet depuis novembre 2022, le temps de trouver toutes les informations, de s’entraîner en conséquence et de tout planifier au mieux.

PHASE D’APPROCHE 

Comment s’est déroulée l’arrivée au point de commencement de l’expédition ?

C : La première partie du voyage s’est très bien passée, nous étions ultra motivées et enchantées d’être là. Les premières difficultés sont arrivées sur le trek de l’aller, je suis tombée hyper malade à Namche et j’ai cru que je n’allais pas arriver à m’en remettre ! Cela m’a mis une sacrée claque de retour à la réalité. Je me suis accrochée, ai continué puis j’ai commencé à aller un peu mieux. Arrivées à Dzonghla, ça a été au tour de Justyne de passer une mauvaise nuit…et ce juste l’avant-veille de notre départ prévu pour l’acclimatation. Même chanson, elle s’est bien accrochée.

Après notre acclimatation par l’ascension de la voie normale du Lobuche, nous avions beaucoup de doutes quant aux conditions de la deuxième partie en mixte du « Quatuor à cordes ». Les faces étaient hyper sèches et le sommet présentait des formations ressemblant à des champignons de glace, de type cloches en sucre, ce qui ne nous faisait pas vraiment envie haha… Cela n’a pas été facile de se dire que notre projet s’envolait potentiellement. Il fallait trouver un plan B. Ce qui n’est pas chose aisée quand on est à l’autre bout du monde, sans aucun repère et sans aucune idée de comment fonctionnent les conditions ici, de ce qui est faisable, de comment c’est là-haut vu depuis le bas…etc.

De longues discussions et débats plus tard, nous avons fait le choix de la sûreté et du beau voyage en décidant de tenter l’ascension de l’Ama Dablam. Il n’y avait encore eu aucun « summiters » cette saison mais les conditions s’avéraient favorables. Alors « let’s go » ! En même temps elle nous faisait sacrément de l’oeil la madame, en veillant sur nous, dominant la vallée comme elle le fait ! Je me rappelle m’être dit en direction de Pangboche « euh, il me fait sacrément peur ce sommet, c’est haut et raide quand même… », mais je n’ai rien dit, je me suis dit qu’on verrait bien, après tout c’est l’aventure !

J : Lors de l’arrivée et ce jusqu’au pied de la montagne, il y a eu des hauts et des bas. Au début, tout allait très bien jusqu’à ce que Coline tombe malade avec une grosse intoxication alimentaire à Namche Bazaar, ce qui lui a valu un repos d’une semaine environ.  Cela a ralenti l’approche et n’a pas facilité l’acclimatation. Heureusement notre guide de trek était là pour nous aider à porter les sacs et accompagner Coline dans le trek. Puis s’en suit ma condition qui s’est dégradée une fois arrivées au dernier village au pied du Lobuche où j’ai été prise de gros maux de têtes et des vomissements à cause de l’altitude. De là, une pause de 2 jours à Dzongla a été imposée avant de partir pour la phase d’acclimatation sur la voie normale du Lobuche.

Description de l’ascension

C : Arrivées au village dominé par la montagne, la météo ne présentait plus que très peu de créneaux favorables à l’ascension. Nous avions prévu une journée pour monter au camp de base puis 2 ou 3 jours de grimpe. Nous étions bien sûr autonomes en couchage et sur la nourriture et nous prévoyions d’y passer au moins 2 nuits.

Nous sommes alors parties et une fois arrivées au camp 1 une tempête de neige nous a surprises et nous sommes restées bloquées une journée dans l’attente d’une meilleure météo. Une fois le beau temps rétabli, nous avons tenté de rejoindre le camp 2 mais beaucoup de neige était tombée et le passage de la « tour jaune » s‘avérait un peu plus difficile que prévu. Avec ça, en plus de la fatigue accumulée et d’une mauvaise acclimatation, nous avons décidé de faire demi-tour et de rentrer à Pangboche. C’est un choix qui a eu quelques répercutions un peu difficiles sur nos morals respectifs car la météo n’annonçait pas de nouveau créneau favorable avant notre date limite de retour en France…

A ce moment là, nous avons retrouvé des copains en vadrouille au même endroit et avons passé de longues journées ensemble à attendre, jouer aux cartes et à surveiller la météo. Lorsque la fenêtre sans tempête est finalement arrivée, les avis sur la suite ont divergé. Justyne était partante de tenter l’ascension en « one push » de l’Island Peak avec Nathan et Aude, tandis que je voulais tenter une nouvelle fois l’Ama Dablam, étant certaine que ce serait notre dernière opportunité.

C’est à ce moment-là que je suis alors partie seule sur la montagne, vraiment peu sûre de moi, mais poussée par une force intérieure très intense. Je faisais les choses calmement, je réfléchissais posément à chacune de mes actions et je prenais le temps de m’écouter et d’être en alerte à toutes mes réactions physiques et mentales. J’avais un peu peur et étais un peu déçue de me retrouver seule à vouloir tenter l’ascension. Cette expérience m’a énormément apporté par la suite. Je me sentait en forme et le créneau était court, j’ai alors décidé de partir le matin du camp de base et d’être de retour le lendemain après-midi. Honnêtement je ne m’attendais pas spécialement à aller en haut, je voulais juste essayer pour ne pas regretter, et j’avais faim de montagne ! Les Népalais au camp de base juraient que je n’y arriverais pas, ce qui donnait le ton de l’ambiance !

J : Nous partons pour la voie normale, nous bivouaquons à 4900m, en dessous du départ et nous décidons de faire le sommet en one push (aller-retour sans pause). C’est difficile : j’ai toujours mal a la tête, mais on y arrivons finalement. En effet la face est très sèche et nous voyons la voie du « Quatuor a corde » entièrement depuis la voie normale. Nous utilisons les jumelles pour nous rendre compte que ce n’est pas du tout en conditions et qu’ici le retrait ou le secours en helico est impossible. Il est trop dangereux donc de s’y aventurer avec des conditions pareilles.

Nous redescendons et rejoignons le village de Dzongla en moins de 24h après notre départ. Le premier one push est réussi mais la suite va devoir être modifiée ! Nous choisissons donc de réaliser un deuxième one push sur une autre montagne emblématique du coin (l’Island Peak, 6200m) et de terminer par l’ascension de la mythique Ama Dablam. De là les soucis arrivent. Nous commençons notre boucle d’acclimatation sur l’Ama Dablam, mais avions décidé de ne pas prendre de porteurs et les sacs étaient très lourd. Cela a été un mauvais choix de notre départ. Nous arrivons tant bien que mal au camp 1 à 6000m pour passer la nuit. Mais, la météo se gatte et il neige beaucoup, nous sommes obligées de rester une nuit de plus au camp 1 avant de repartir vers le camp 2. Les guides népalais que nous croisons nous disent que la difficulté majeure entre le camp 1 et le camp 2 est infranchissable (la « Yellow Tower ») trop gelée, trop glissante, mais nous décidons d’essayer. Le temps passe et le mauvais temps revient. Il y a 7 personnes devant nous, nous ne tiendrons pas l’horaire. D’une décision commune nous redescendons. Prise d’une crise d’asphyxie pendant la descente très rapide, nous nous sommes arrêtées bivouaquer au high camp à 5500m avant de redescendre au village à 4900m. De là, une semaine de mauvais temps nous attend.

Coline, pas très ravie d’avoir fait demi-tour à la « Yellow Tower » et d’avoir raté le sommet de l’Ama Dablam, reste renfermée sur elle-même et ne communique plus. Sa décision est prise : elle n’ira pas à l’Island Peak et repartira a l’Ama Dablam le lendemain, seule. Heureusement, sur notre chemin, nous avons croisé Aude et Nathan, deux amis français qui étaient en vacances dans le coin sans objectifs précis, mais qui était ouverts aux aventures. Je leur propose de faire l’Island Peak en « one push » et ils acceptent. Dans ces péripéties, je me retrouve avec 2 baroudeurs dont un qui parle népalais et qui nous offre une immersion totale avec les locaux. Cela est d’autant plus agréable  car une expédition n’est pour moi pas seulement un voyage de performance mais également de la découverte, de la culture, du partage et de l’introspection. Grâce à Nathan et ses cours de népalais express, nous avons pu rencontrer, comprendre et vivre des moments forts au cœur même de la vie des locaux !

Nous réussissons notre « one push » de l’Island Peak et nous repartons pour une tentative de l’Ama Dablam ! Incroyable mais vrai, nous sommes seuls sur cette emblématique et mythique montagne. Nous rencontrons plusieurs français plus fascinants les uns que les autres, puis un guide népalais. Arrivés au camp 2 nous sommes seuls. On passe du temps à rire, à refaire le monde, à chanter des mantras – de vrais moments agréables et de partages uniques !

S’en suit le dernier push de cette aventure. Il devait arrêter de neiger mais il neige toujours… Tant pis on y va, on essaie et on verra bien ! C’est cela la montagne, les tentatives sans réellement savoir si le sommet sera atteint, la magie du chemin sans savoir où l’on va ! À 6400m je décide de faire demi-tour, je me sens mal. L’abandon de Coline refait surface dans mon esprit et me rend perplexe quant à mon envie d’arpenter le sommet. Nous étions venue à deux et ce sommet devait être le nôtre. De plus, je tousse très fort et j’ai du mal à respirer? Je ne le sens pas, je fais demi-tour et je laisse Aude et Nathan continuer. Le mauvais temps aura eu raison de leur mental et ils feront demi-tour à 6700m.

Malgré l’échec du sommet, cette ascension avec ces deux joyeux lurons aura été la plus belle et la plus constructive. Elle m’aura bien montré pourquoi je fais de la montagne et pourquoi j’aime les aventures en très haute montagne. L’incertitude et le partage.

DIFFICULTÉS

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pendant l’expédition ? Comment les avez-vous surmontées ?

C : Je dirais que le fait de tomber fortement malade n’était pas fun mais l’envie d’être là l’a emporté haha. Aussi, rien ne se passe jamais comme prévu, on est remplies de doutes et de questionnements en permanence. On est au milieu d’immenses montagnes à la fois hyper inspirantes et à la fois effrayantes, car tout est inconnu. Tout est différent dans la pratique, il faut viser vraiment moins dur que son niveau dans les Alpes, on ne sait jamais comment on va faire face à chaque situation, à l’altitude, au froid, etc.

L’acclimatation n’a pas été facile non plus, je pense que nous avons vraiment fait de mauvais choix stratégiques ! Le fait aussi de ne pas avoir eu les mêmes envies et de s’être séparées a un peu laissé un goût amer à cette expédition.

J : La première difficulté était les conditions sur place. En effet nous montons un projet d’ascension technique d’une montagne à plus de 8000 km de chez nous, difficile de s’assurer de conditions parfaites. C’est le jeu : il faut aller voir pour savoir, soit tenter soit renoncer. Le tout est d’avoir plusieurs cartes dans son jeu. Pour cela, il faut élaborer des plans A et B et C et parfois plus !

La deuxième difficulté : la météo ! Au Népal, tu as les 4 saisons en une journée. Le matin il fait beau, vers midi ça se gâte, l’après-midi les nuages arrivent et le soir tu ne vois plus rien… Et c’est ainsi tous les jours. Finalement regarder la météo sur « l’inreach » ou les applications ne t’aide pas réellement, ou alors il faut se dire que c’est l’inverse qui va se produire. Dans ce cas, tu fais avec et tu t’adaptes à cette météo, tu te lèves tôt et tu te couches tôt. La journée commence autour de 5h du matin et le repas du soir se prend à 18h maximum. Les locaux vivent comme cela et on comprend vite pourquoi.

La troisième difficulté : l’humain ! Avant de partir nous avions mis en place, avec l’aide d’un coach mental, des séances et des exercices pour mieux nous connaître, Coline et moi, afin de parfaire nos connaissances et d’anticiper les aléas une fois de l’autre coté du monde. La communication et l’échange sont au centre dans une telle expédition. il faut s’avoir s’avouer vaincue et/ ou être forte pour les deux membres de l’équipe, communiquer sur les bons et mauvais aspects, rester franche et ouverte. Il n’y a pas de place pour le mensonge ou l’égoïsme, c’est un jeu qui se joue à deux. Malgré tous les efforts et les choses mises en place pour assurer une bonne expédition, on ne peut pas réellement connaitre les gens, leurs facettes, objectifs, valeurs. Seule la montagne peut le faire, car là-haut, tu es réellement toi-même et les masques tombent. Au retour, nous avons repris des séances avec le coach, mais le mal était fait et la communication rompue.

La dernière difficulté : l’œdème pulmonaire ! Le manque d’acclimatation et les ascensions rapides ont eu raison de ma santé, je n’ai pas réellement écouté mon corps mais plutôt ma tête qui était en soif de découverte. Je rentre en France avec un petit œdème pulmonaire et une obligation de faire une longue pause de la montagne pour le moment !

 

ÉMOTIONS

Quels types d’émotions avez-vous ressenties ? Quand ? Comment y avez-vous fait face ?

C : Je dirais que cet expédition a été un ouragan d’émotions différentes. L’Himalaya a été le théâtre de nos pires comme de nos plus beaux souvenirs de vie. J’ai ressenti énormément de doutes, me suis beaucoup remise en question et ai perdu confiance en moi à plusieurs reprises. En même temps, nous avons également vécu des moments de joie intense, de pur bonheur et beaucoup de fous rires. J’ai de nombreux souvenirs de moments très forts avec les Népalais, notamment avec les gardiens du petit Lodge de Pangboche qui ont vraiment pris soin de moi.

Avant la dernière tentative d’ascension, j’ai ressenti une énorme frustration. Je me disais que peut-être la météo ne s’arrangerait pas, et que l’on ne pourrait sûrement pas y retourner. Quand j’ai pris le risque d’y retourner, tous ces mauvais sentiments se sont effacés. Même la réussite ne comptait plus tant j’étais heureuse de réessayer.

Honnêtement, mon « push » n’a pas été facile. J’étais seule dans le noir, il y avait beaucoup de vent et il faisait très froid. Chaque pas, chaque fois que mon piolet s’ancrait dans la glace, je me disais qu’il fallait que je fasse demi-tour. Mon mental craquait, j’étais fatiguée et surtout, il faisait vraiment trop froid. J’avais envie de ne plus bouger et de fermer les yeux pour ne plus penser à ce vent qui me brûlait de froid ! Mais mon corps a continué. Je suis allée au sommet et je ne sais toujours pas quelle force m’y a poussée ! C’était vraiment une expérience folle. J’ai beaucoup appris de cela par la suite et j’en suis vraiment très reconnaissante. Je suis épatée de la résilience mentale et physique que peuvent nous offrir nos corps humains.

J : Au début du voyage et même avant, j’étais très excitée et heureuse de retourner au Népal. L’occasion de revoir les grandes et belles montagnes, de revoir l’Everest ! Pouvoir retourner dans les lodges, manger des dahl bat et marcher dans ces vallées. J’avais hâte de me balader dans Katmandou ; c’est si ressourçant et apaisant de se promener dans cette ville où tout est en décalage avec la France. Dans ce pays, tout se fait à pieds (je ne parle pas des gens qui payent pour tout faire en hélicoptère), tout est long et prend du temps, il n’y a pas de bennes pour monter à 3800m…

Lorsque Coline est tombée malade, et moi aussi par la suite, je craignais de perdre du temps et de ne pas nous rétablir. Finalement, il a fallu tout simplement s’adapter, et vivre pleinement « à la népalaise ». Prendre le temps, finalement, c’est cela le secret népalais. Prendre le temps de respirer et de vivre l’instant présent, le reste va venir tout seul. Lors de la modification du programme, j’avais encore confiance en moi et en notre cordée. Les décisions avaient été prises à deux, et nous paraissions très contentes de ce nouveau planning.

Lorsque Coline a pris la décision de partir seule, je me suis sentie trahie et abandonnée : la cordée était rompue. Je me suis pris une claque dans la figure lorsque j’ai réalisé que finalement, nous ne partagions pas les même valeurs ni les mêmes objectifs vis-à-vis de cette expédition. Quelque chose s’était éteint. L’esprit de cordée est très fort là-haut, c’est le cordon qui te maintient en vie. Tu te donnes à ton compagnon de manière égale – ta vie, c’est ce lien qui vous unit. Faire de la montagne en solo n’a pas du tout les mêmes règles et le même état d’esprit. Heureusement que « l’alpi-stop » fonctionne aussi au Népal et que j’ai rencontré Aude et Nathan.

Finalement, mon expédition n’en a été que plus belle après la séparation avec Coline.

Après « l’alpi stop« , l’expédition a pris une autre tournure, plus centrée sur la découverte et le partage. La performance venait en dernière position et nous connaissions notre niveau technique. De là pouvait s’exprimer le bonheur de la découverte de nouvelles choses, de nouvelles vallées, et ce, avec les locaux. Le sommet, lui, allait arriver ensuite, mais ce n’était plus le centre des conversations. Toujours sans nouvelles de Coline, je vivais mon expédition avec deux autres amis, avec en prime les ascensions !

Le retour fût plus compliqué, la communication avec Coline était rompue.

La rencontre avec une pastèque pas très fraîche nous aura valu un retour en avion très long et incommode, mais ne pas revenir d’expédition avec un mal de ventre et une intoxication alimentaire n’est pas une expédition complètement réussie ahah !

Un souvenir mémorable ?

C : Chaque seconde passée là-bas était mémorable ! Je dirais que le souvenir de l’ascension est ce qui m’aura le plus marqué, mais j’ai vraiment un chouette souvenir de notre soirée à Dingboche. Justyne était arrivée la veille et je l’ai rejointe tant bien que mal depuis Deboche où j’étais restée la veille pour essayer de récupérer un peu de ma maladie. J’étais si heureuse qu’on se soit retrouvées, on enchaînait les fous rires, c’était comme si rien ne pouvait plus nous atteindre, nous étions les reines du monde.

J : L’Island Peak avec Aude et Nathan, son sommet et une épaule du Lhoste (8500m) qui donne un point de vue incroyable sur sa face sud, encore invaincue a ce jour. La météo était finalement bonne et nous avions un sublime panorama pour nous seuls !

Aussi, la vue sur l’Everest. Cette montagne ne représente pas la même chose pour chacun, et encore moins chez les alpinistes français. D’un point de vue technique ou commercial, elle peut même dégouter, mais personnellement, elle me procure de la joie et de l’amour. La gravir reste un de mes objectifs de vie, cela me fait toujours un petit quelque chose que de me retrouver face à elle !

Enfin, les moments d’attentes sur l’Ama Dablam en tentes avec Aude et Nathan. Ces moments passés à rire, à chanter et à se partager les lyophilisés parce que chacun voulait tout goûter. C’était des moments simples mais remplis de vrai. Aussi, les siestes au soleil entre les montagnes infinies, le temps qui s’arrête – rien n’égale ces moments de bien-être et de solitude.

Que retirez-vous de cette expérience ? En sortez-vous grandies ? De quelle manière ?

C : Pour ma part, que ce soit sur le plan personnel ou collectif, ou encore physique et émotionnel, je pense que cette expédition m’aura apporté et appris beaucoup de choses. L’expédition est quelque chose de très intense sur le plan relationnel. Je pense que le déroulé de la nôtre nous aura toutes deux mis face à nous-mêmes, et donc nous aura fait grandir.

Sur un plan plus sportif, je pense que cette expérience m’aura appris à plus me connaître afin de comprendre où sont mes limites et où je peux encore vraiment pousser. J’ai découvert lors de l’ascension finale une partie de moi que je ne connaissais pas encore. Se retrouver avec soi-même dans un environnement aussi hostile et si incroyable. Je crois que j’ai vraiment compris ce « pourquoi j’aimais autant la montagne et l’alpinisme ? », et donc un peu compris ce « pourquoi je pense, j’agis, je mange et je m’entraine ?« .

Je dirais que tout cela a un peu changé ma manière d’aller en montagne aujourd’hui. Je sais un peu plus pourquoi j’ai autant envie de me dépasser, et je ressens aussi parfois le besoin de temporiser.

J : J’ai appris qu’il faut être droit et en accord avec ses valeurs. Toujours tirer profit du bon côté des choses, la vie et la montagne vous le rendent d’une manière ou d’une autre. Il faut savoir profiter des opportunités et ne pas rester braquée et bloquée dans une situation incommodante ; il y a toujours quelque chose de bon à en tirer.

J’en ressors grandie dans le sens où je suis restée fidèle à moi-même. Peut-être est-ce parce que je me connais bien, que j’ai acquis de l’expérience à travers mes connaissances et mes voyages passés et suivi mes principes. J’ai donné ce que je pouvais sans empiéter sur ma santé et j’ai malgré tout vécu une superbe expédition.

Y-a-t ’il quelque chose que vous auriez fait différemment ?

C : Je pense que l’on aurait dû et pu un peu plus communiquer en amont. Discuter de nos envies, de nos capacités et de nos attentes chacune afin qu’il n’y ait peut-être pas de malentendu ou d’incompréhension. Et aussi et surtout, il aurait été essentiel de mieux gérer « l’acclim » ! C’est notre première fois, ça s’apprend…
Sinon, sincèrement, vu tout ce que cette expédition m’aura apporté par la suite en expérience dans tous les domaines, c’était une chouette expérience telle qu’elle s’est déroulée.

J : Tout d’abord de partir à trois plutôt qu’à deux, de mettre l’accent sur la communication sur place et de prendre plus de temps pour les acclimatations et les temps calmes entre les objectifs.

FUTURS PROJETS

Avez-vous des projets en cours depuis votre retour ou des plans pour des futurs projets ?

C : À ce jour, j’ai beaucoup de projets en montagne que j’ai envie de réaliser par la suite, sûrement sur des grosses montagnes aussi…. C’est sûr qu’aller là-bas est très inspirant pour la suite. Mais ce n’est pas pour tout de suite, j’aimerais continuer à faire de chouettes choses, mais plus proches de chez nous, des enchaînements à vélo, de belles lignes… Il y a vraiment encore plein de choses à faire, on a un super terrain de jeu ! Je retournerai en haute altitude c’est certain, mais j’ai envie de grandir et de m’entraîner encore avant !

J : Projet Écosse : partir quelques semaines en Écosse du coté du Ben Nevis et du Glen Coe pour réaliser des ascensions en mixte hivernal.

Projet grimpe dans les îles : le voyage fait partie pleinement de ma vie, et j’ai des objectifs de grimpe difficiles à atteindre. Alors, je mixe voyage et escalade afin d’acquérir l’expérience du voyage et la technique en escalade sur tout type de cailloux. Ainsi, je pourrais espérer atteindre mes objectifs et aller grimper les grandes parois rêvées du Groenland et de la Patagonie pour l’année 2025.

Probatoire du guide : je priorise mes projets de voyage et expédition sur le probatoire du guide, car finalement ce n’est pas le plus important pour moi que d’être guide.

Des conseils à partager ?

J : Prendre toutes les opportunités qui s’ouvrent à nous, une mauvaise expérience cache toujours un enseignement et de belles choses à découvrir derrière. Il ne faut pas rester bloquée dans cette mauvaise passe. Également de suivre ses valeurs et de rester fidèle à soi-même, la montagne saura vous le rendre.

Mon mantra a toujours été : « à chacun son berger, à chacun son Everest, suivez la casserole« . Traduction : peu importe son idole, peu importe son objectif, il faut toujours suivre ses rêves et ne pas se faire influencer par les autres. Le travail paie, le tout c’est d’y aller, d’essayer et d’y croire ! Je suis Picarde, je suis sourde, j’ai un travail à plein temps et je fais de la haute montagne. Tout est possible.

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