La face Est du Cerro Kishtwar sinon rien !

Lauréat MXP 2016

Le Français Manu Pellissier a réalisé à l’automne 2015 avec trois potes - deux Slovènes et un Américain - la première ascension de la face Est du Cerro Kishtwar, en Inde… Une aventure incroyable, résultat d’une chouette alchimie entre belle montagne, ligne complexe, météo favorable et bons compagnons !  Récit.

DĂ©part

10 septembre

Arrivée

16 octobre

Durée

Durée 36 jours de New Delhi à New Delhi

DES PROPOSITIONS QUI NE SE REFUSENT PAS

«Lorsque mon vieil ami Marko Prezelj m’a proposé de faire une expédition en Inde avec Urban Novak et Hayden Kennedy, je lui ai d’abord demandé de me laisser une semaine pour réfléchir. Il m’aura finalement fallu juste une heure pour le rappeler, lui confirmer et lui demander un peu plus de détails sur cette face Est du Cerro-machin-chose… »

Il y a des propositions qui ne se refusent pas… Celle-ci en était une pour Manu Pellissier. Peu lui importait la destination. L’amitié et l’envie de repartir en expé après un long répit l’emportaient !   Le Cerro Kishtwar est situé dans la région du Jammur Kashmir, dans la province de Kishtwar, à la frontière avec le Cachemire. Il s’élève à 6173 mètres. Il a été gravi deux fois. La première par les Anglais Mick Fowler et Steve Sustad en 1993, et la deuxième, par une équipe Suisse en 2011, constituée de Stephan Siegrist, David Lama et Denis Burdet. « Il y a aussi eu une remarquable tentative en 1991 de Brendan Murphy et Andy Perkins sur l'incroyable Face Nord. Ils ont passé 17 jours dans la face et se sont arrêtés à 100 mètres du sommet. Sur la directissime de la Face Nord: 1000 m d’escalade et 28 longueurs en style capsule… », poursuit Manu.

Marko avait repéré sur cette ligne un an plus tôt, lors d’une ascension au Zanskar. Le Slovène avait flashé sur cette voie complexe, incroyable et assez éphémère. 1200 mètres hyper raides. Un super itinéraire d’une trentaine de longueurs avec plusieurs verticales en glace et un peu de rocher en bas… Un coup de foudre suivie d’une folle envie de conclure…

Le Cerro Kishtwar (6173m) est situé dans la région du Jammur Kashmir, à la frontière avec le Cachemire.

DEUX JEUNES FOUGUEUX, DEUX VIEUX CROUTONS ET UN OBJECTIF : LA FACE

Le 10 septembre, quatre alpinistes se retrouvent ainsi à Delhi, tous focalisés sur le même but, la face Est, encore jamais explorée, du Cerro Kishtwar. Urban et Hayden se connaissent déjà. Ils ont gravi ensemble le K7 en 2012. Marko et Manu ont partagé plusieurs grandes aventures alpines pendant 17 ans. « C’était une équipe intéressante, deux Slovènes, un Français, et un Américain ; deux jeunes fougueux avec deux vieux croûtons… On s’est vite aperçu que l’alchimie était bonne entre nous. » Indispensable au regard de ce qui les attend…

Aller sur la chaîne du Kishtwar est un voyage long et dangereux. « Premièrement, il faut rejoindre Manali en bus puis Gulhab Garh en 4x4 par la « Kishtwar killer road » (litt : « la route tueuse du Kishtwar »).  La Kishtwar Killer est une folle route construite au beau milieu d’immenses falaises, quelques unes à 200 mètres au-dessus de la rivière, où la moindre erreur conduit à une mort certaine. Le jour où nous l’avons empruntée, il y a eu sept victimes ! »

Quatre jours de trek dans la Darlang Valley les ont ensuite gâtés. «  C’était le trek le plus pittoresque et spectaculaire que nous n’ayons jamais fait auparavant, très sauvage et seulement ouvert depuis 2011. » Ils ont ainsi atteint le camp de base à 3900m d’altitude, au pied du glacier Chomochior, la porte d’entrée de leur objectif : cette fameuse face Est du Cerro Kishtwar…

La Kishtwar Killer est une folle route construite au beau milieu d’immenses quelques unes à 200 mètres au-dessus de la rivière, où la moindre erreur conduit à une mort certaine.

« NE FAITES PAS VOS CHOCHOTTES,
ON PEUT LE FAIRE… »

«A première vue, la face Est du Cerro Kishtwar était vraiment sèche. L’arrivée d’une chute de neige nous a heureusement permis de passer d’une potentielle ascension ultra-risquée et dangereuse à quelque chose de totalement plus raisonnable avec un faible risque de chutes de pierres. C’était un cadeau des dieux des expéditions mais l’objectif restait ambitieux ! »

La première partie de l’acclimatation s’effectue en deux niveaux. Marko, Hayden et Urban grimpent la partie ouest de l’arrête du Chomochior (6278m). Quant à Manu, il jette son dévolu sur plusieurs voies de sommets alentours de plus de 5000 m, « des murs de merveille » accompagné par Bagual, leur guide et Betoo, leur « cuisinier ».

Une fois l’acclimatation terminée, c’est relax au base camp. On boit des bières, on parle de tout et de rien, et surtout on planifie la prochaine tentative sur le CK. 

« Le plan c’était : prendre de la nourriture pour cinq jours, bouger l’ABC jusqu’à la base de la face et de la grimper une bonne fois pour toute ! »



Le 5 octobre, après une nuit de chute de neige, la face est bien plâtrée. Il fait froid. Marko ouvre la voie. Urban, Hayden et Manu commencent à scruter la partie gauche en espérant trouver une rigole plus simple qui leur donnerait une meilleure chance…. « Ne faites pas vos chochottes, on peut le faire… » En quelques mots bien sentis, Marko Prezelj chasse les doutes et focalise immédiatement les esprits sur le meilleur itinéraire possible, ni le plus facile, ni le plus confortable, mais définitivement le meilleur : directement sur la face Est.  « Le temps fort de l'ascension n’a pas été un grade 6 ou un 6b. Peu importait de savoir quelle cotation cette voie avait. Nous savions tous quelles compétences il fallait avoir… »

UNE VICTOIRE GAGNEE CENTIMETRE PAR CENTIMETRE

Le quatuor réalise l’ascension centimètre par centimètre, partageant la même cordée, des marrades mémorables et… de bonnes lampes frontales. « Nous grimpions toute la journée et souvent très tard avant de trouver un coin pour bivouaquer. Le 2e soir, on a même taillé une vire pour pouvoir dormir assis ! »

Le 8 octobre, la cordée atteint le sommet vers 22h. Elle y plante ses deux tentes pour la nuit… Un rêve inespéré ! « Nous nous sommes tous réveillés sur l'un des endroits les plus beaux de ce continent avec une vue incroyable, des montagnes tout autour de toi, même pas un signe minuscule de civilisation aux alentours, il y a des moments que tu n'oublies jamais et celui-ci restera en moi pour toujours. »

Du sommet, l’équipe redescend au camp de base en une vingtaine de rappels dans une goulotte. Un jour pour se reposer et tout remballer (« et finir la bière et le whisky »). Puis c’est le retour vers la civilisation avec, dans toutes les têtes, les souvenirs d’une réelle spectaculaire expédition.

UNE ENVIE : REPARTIR

«Nous avons vécu une expérience humaine incroyable. L’objectif était ambitieux et l’alchimie parfaite entre nous.  Nous étions tous très motivés, on en a tous bien bavé… on a réussi et on a bien rigolé !» Les quatre alpinistes ont déjà évoqué l’idée de repartir ensemble. Il faut juste qu’ils trouvent une fenêtre dans leur emploi du temps !

Un film ?

L’équipe a beaucoup filmé… L’expédition certes mais aussi ses échanges sur l’alpinisme et la vie en général. « Nous étions quatre nationalités, quatre cultures différentes au camp de base : slovène, française, américaine et indienne. Nos discussions étaient vraiment très riches. Nous avons vraiment matière à faire un film. On aimerait bien d’ailleurs… » Question de temps encore et toujours…

L’Équipe

Hayden Kennedy
Jeune et talentueux grimpeur américain. A seulement 26 ans il a déjà de nombreuses grosses ascensions derrière lui, dont le K7 au Pakistan et le premier enchaînement du Cerro Torre (Patagonie).
Urban Novak
28 ans. « Cerveau » de l’équipe, doctorant en biologie et alpiniste expérimenté. Calme et très ouvert d’esprit (il a déjà grimpé avec des américains...).
Marko Prezelj
A 50 ans, est à l’alpinisme ce que Keith Richards est au Rock n’ Roll mais plus romantique, sans drogues ou excès de femmes et avec seulement un tout petit peu d’alcool.
Manu Pelissier
41 ans. Alpiniste Ă  deux doigts de la retraite. Guide de haute montagne et Ă©ducateur. Fan des Rolling Stones.